On entend parler souvent de mentalisme ! Mais il semble toujours un peu compliqué à définir.
Commençons par dissocier deux mentalistes :
- Le soi-disant « mentaliste » qui forme, conseille, prédit… et qui opère le plus souvent devant une seule personne (sauf pour les formations, bien sûr). La série « Mentalist » (2008-2015) a popularisé le professionnel qui complète l’enquête policière. C’est aussi le cas de la série « Lie to Me » (2009-2011), où le mentaliste sert à savoir si une personne ment ou dit la vérité.
- Le mentaliste qui sert à divertir, et qui se produit devant un public. C’est celui dont nous allons parler dans cet article.
The Mentalist
Lie to Me
PRINCIPE DU MENTALISME
Le mentaliste de spectacle démontre qu’il a des pouvoirs mentaux à travers les expériences qu’il propose à son public.
Ces pouvoirs mentaux ne se limitent pas à "connaître vos pensées", comme on a trop coutume de le lire. Le mentalisme couvre un champ beaucoup plus vaste.
Par exemple, le mentaliste de spectacle peut aussi réaliser des prouesses surhumaines (de mémoire, de calcul), agir sur la matière à distance, prédire des événements, agir en ayant les yeux bandés, interagir avec les esprits, etc.
Dans le cadre d'une interaction avec son public, il peut arriver à "lire dans les pensées" de certains spectateurs, deviner ou prédire leurs choix secrets, les hypnotiser, deviner des caractéristiques les concernant (comme leur signe du zodiaque, le numéro du billet de banque qui se trouve dans leur portefeuille, leur date de naissance, des éléments de leur passé, leurs souhaits les plus chers…).
Le mentaliste grec Phedon Bilek a cette formule : « Vous utilisez vos cinq sens pour donner l'illusion d'un sixième ! ».
ÉLÉMENTS HISTORIQUES DU MENTALISME
Il semble que l’un des mentalistes de spectacle les plus anciens soit l’italien Scotto, qui officiait surtout avec des cartes à jouer, au XVIe siècle.
Le mot « mentalisme » désignait, à la fin du XIXe siècle, le domaine de la Nouvelle Pensée (New Thought), dans ce qui deviendra le développement personnel (lire « La loi du mentalisme » de Victor Segno, 1902).
Ce courant a sans doute favorisé celui, chez les magiciens, de la magie mentale. Il s’agit de tours qui font intervenir la notion de prédiction, de lecture de pensée, de coïncidence de pensée, de télépathie, de divination, etc.
Mais un autre courant s’est développé à la même époque (même s'il existait déjà avant), celui des voyants, des chiromanciens, des tarologues, dont le domaine a été exploité par des artistes dans des spectacles, ce qui était nouveau.
Le mentalisme de spectacle au sens large peut donc être vu soit comme une branche de la prestidigitation, soit comme une adaptation au spectacle des codes de la voyance.
De cette manière, les professionnels dissocient deux approches complémentaires :
- le mentalisme psychologique ou "magie mentale", qui habille des tours "classiques" sous les oripeaux du mentalisme. On trouve ici beaucoup d'expériences avec des cartes.
- le mentalisme psychique, en lien plus direct avec l'esprit : hypnose, télékinésie, transmission de pensée, spiritisme, lecture de tarot, etc. Ici, le matériel est souvent plus simple, voire inexistant ("propless").
Dans les années 1930, des études approfondies ont été menées autour de la perception extra-sensorielle (ESP) par le Dr. J. B. Rhine et d'autres scientifiques. Il utilisait notamment des cartes comportant des symboles simples : cercle, croix, vagues, carré et étoile, dans le but de savoir dans quelle mesure il était possible de transmettre des pensées et d'en deviner. Ces cartes ESP sont encore utilisées de nos jours dans les expériences des mentalisme avec le public.
Jeu de base de 5 cartes ESP
LES PIONNIERS DU MENTALISME
Les grands pionniers du mentalisme de spectacle modernes viennent des Etats-Unis.
Theodore Annemann (1907-1942) s’est fait remarquer par sa créativité foisonnante. Son journal, The Jinx (1934-1941), a énormément popularisé le mentalisme de spectacle.
Joseph Dunninger (1892-1975) est devenu une immense vedette après avoir été le premier à réaliser des expériences impossibles à la radio et à la télévision naissantes.
Alexander (1880-1954), « l’homme qui sait », a fasciné les foules avec ses shows de mentalisme sur les plus grandes scènes internationales.
Parmi les grands mentalistes du XXe siècle, on citera aussi :
Kreskin, Tony Corinda (auteur de l’incontournable 13 Steps to Mentalism), T.A. Waters, Max Maven, Uri Geller, Derren Brown, Bob Cassidy, David Berglas, Tim Conover, Ted Karmilovich, Robert Nelson, Richard Webster, Eugene Burger, Tony « Doc » Shiels, Myr et Myroska…
Actuellement, parmi les plus célèbres, on note :
Derren Brown, Banachek, Luke Jermay, Michael Murray, Luca Volpe, Peter Turner, Gerry McCambridge, Kenton Knepper, Gary Kurtz, Mark Elsdon…
Parmi les francophones actuels les plus marquants, citons :
Fabien Olicard, Viktor Vincent, Christian Chelman, Messmer, Gabriel Werlen, Klek Entos, Erick Fearson, Charlie Haid, Pascal de Clermont, Léo Brière…
Theodore Annemann
Joseph Dunninger
Alexander "The man who knows"
Max Maven
Peter Turner
Fabien Olicard
DIFFERENTES BRANCHES DU MENTALISME
- La magie mentale : tours « classiques » habillés selon les thèmes du mentalisme.
- L’hypnose de scène, dont les grands principes ont été exposés par Ormond McGill.
- La psychokinèse. Par exemple, Uri Geller tordant des cuillers à distance.
- Les prouesses psi. Par exemple, l’artiste arrivant à arrêter les battements de son cœur.
- La mémoire phénoménale. L’artiste restitue des listes de mots fournis par le public, dans le désordre ou dans l’ordre.
- Les book-tests. Expériences réalisées à l’aide d’un livre, comme découvrir le mot choisi au hasard dans le livre par un spectateur.
- La Bizarre Magick. Expériences incluant une histoire et des objets, le plus souvent mises en scène autour d’événements paranormaux.
- Les duos télépathes. L’artiste est accompagné d’un « médium » (généralement une femme), qui lui transmet par télépathie des éléments provenant des spectateurs.
- Les lectures de voyance, ou « readings », etc.
POUVONS-NOUS TOUS ÊTRE MENTALISTES ?
Tout le monde pratique déjà le mentalisme dans la vie quotidienne.
Par exemple, dans une négociation, chaque partie va essayer d'influencer l'autre en utilisant des arguments à son avantage, tout en essayant de deviner ses objectifs réels.
Ou encore, quand deux personnes qui ne se sont jamais vues se rencontrent, elles vont essayer de décrypter le "profil" de l'autre à travers ses gestes, sa façon de parler, son accoutrement, etc.
Autre exemple : dans une famille, où les interactions parents/enfants s'apparentent souvent à des jeux d'influence réciproques.
Fabien Olicard donne 3 exemples pour manipuler quelqu'un dans la conversation :
Le mentaliste de spectacle ne fait donc qu'utiliser des capacités que nous avons tous, mais en les exploitant dans le cadre de son travail, qui sert à divertir. Quand le mentaliste a bien fait son travail, l'expérience qu'il présente marquera le public pour longtemps.
Au fil du temps, les grands mentalistes ont mis au point des principes de divers ordres pour mieux réussir leurs expériences. Ils ont aussi identifié des biais propres au raisonnement humain, dont ils tirent parti. Les mentalistes actuels ont ainsi à leur disposition une redoutable boîte à outils :
- Les forçages psychologiques
- Les manipulations verbales
- Les arborescences de décision
- La lecture à froid (cold reading)
- La double réalité
- L’effet Barnum
- Les biais cognitifs
- Les codes de communication
- La mnémotechnie, etc.
QUE FAUT-IL POUR ETRE UN BON MENTALISTE ?
- S’instruire sur ce qu’ont publié les autres mentalistes (contrairement à la magie qui se montre beaucoup en vidéo, le mentalisme se montre surtout à travers les livres).
- Se documenter constamment sur son art (en lisant régulièrement Les Cahiers du Mentalisme par exemple).
- Toujours rechercher l’amélioration.
- Ne jamais se produire sans maîtriser à 100% une expérience, même s’il arrive qu’elle rate (rater une expérience « justifie » que le pouvoir est réel sans être certain).
- Avoir le sens de l’effet, une « aura » naturelle.
- Être un artiste de spectacle complet : être bon comédien, avoir un accoutrement spécifique, savoir maîtriser son espace, avoir un discours soigné (on peut faire de la prestidigitation sans parler, alors que le mentaliste parle toujours)…
Les Cahiers du Mentalisme : le seul magazine au monde consacré au Mentalisme
FAIRE DU MENTALISME EST ENRICHISSANT
Tous les mentalistes de talent vous le diront : pratiquer le mentalisme est enrichissant. C'est un domaine d'activité qui semble sans borne : les effets sont multiples, évoluent avec le temps et l'actualité, et les trouvailles se multiplient avec le temps qui passe.
De plus, il y a eu par le passé quantité de publications confidentielles dans diverses branches du mentalisme, généralement en anglais. On les redécouvre progressivement à travers des rééditions, ce qui élargit la connaissance.
Les mentalistes actuels les plus talentueux publient leurs inventions, ce qui ouvre de nouvelles voies, de nouvelles pratiques.
Pas étonnant que le mentalisme soit la discipline de l'art vivant qui se développe le plus ces derniers temps !
QUELQUES VIDEOS DE MENTALISME UTILES
Fabien Olicard partage sa définition du mentalisme :
Divination : Viktor Vincent devine 3 dés en direct :
Divination-prédiction : Fabien Olicard devine un prénom en direct :
Images furtives : Pascal Montembault en spectacle :
Mentalisme interactif : Viktor Vincent promène votre doigt sur l'écran :
Spiritisme, ardoise et book-test : Max Maven
QUELQUES LIVRES DE MENTALISME IMPORTANTS
Mémento du Mentaliste, qui détaille les outils du mentalisme :
Les Cahiers du Mentalisme, seul magazine consacré au mentalisme de spectacle (trimestriel) :
Mentalisme, 32 Expériences Bluffantes, un des rares livres pour débuter :
43 Tours de Cartes Bluffants (magie mentale) :
Mentalisme avec des Cartes, de Phil Goldstein (Max Maven) :
Psychic Magic (en français), d'Ormond McGill :
Compendium Sortilegionis, de Christian Chelman :
Mentalisme impromptu, de Mark Elsdon :
13 Steps to Mentalism (en français), de Tony Corinda :
Mentalisme Pratique, de Theodore Annemann :
L'Art du Mentalisme, de Bob Cassidy :
Iceberg, de Gabriel Werlen :
UNE EXPÉRIENCE DE MENTALISME EXPLIQUÉE : L’ALIBI
Expérience mentale inspirée de William Larsen, Sr
William Larsen donnait des spectacles de mentalisme en ville, et aussi des conférences sur des thèmes juridiques, conférences qu'il émaillait d'effets mentaux.
"L'alibi" est un de ces effets. A peu de chose près, nous vous l'expliquons ici tel qu'il l'explique lui-même dans son excellent livre, The Mental Mysteries (en français, chez Fantaisium), avec son propre boniment.
PREPARATION
Prenez un jeu de 52 cartes.
Mettez sur le jeu le Sept de trèfle et le Huit de pique.
Mettez sous le jeu le Sept de pique et le Huit de trèfle.
L’EXPERIENCE
Sortez le jeu de cartes de votre poche. Si vous savez faire un faux mélange ou une fausse coupe, faites-le ; sinon, sortir le jeu sans le mélanger n'est pas suspect tant que vous n'y attachez pas d'importance. Dites :
“De ce jeu de 52 cartes, j’en retire deux.”
Retirez négligemment les deux cartes du dessus et montrez-les au public sans les nommer (ce sont le Sept de trèfle et le Huit de pique) (fig.1).
Dites :
“Ne vous contentez pas de les regarder. Observez-les attentivement, comme on peut observer des personnes dans la rue.
“Notez maintenant que je place les deux cartes au centre du jeu.”
Opérez bien en vue en même temps que vous parlez.
Puis prenez le jeu à l’horizontale et serrez-le entre vos deux paumes (fig.2).
Dites :
“Ce ne sont pas que des cartes. Coué disait que l’imagination peut aller beaucoup plus loin que la volonté. Nous allons imaginer que ces cartes sont deux personnes, et en plus il se trouve que ces deux personnes peuvent être soupçonnées d’être impliquées dans un crime. Ça peut arriver à vous, à moi, ça peut arriver à tout le monde.”
Écartez les paumes et posez le jeu délicatement et bien en vue sur la table.
“Passons maintenant à des cas concrets. Imaginons que ces deux cartes qui incarnent deux personnes sont effectivement soupçonnées d’avoir commis un crime. Elles ne peuvent maintenir leur innocence qu’en ayant un alibi en béton. Par exemple qu’elles étaient, et sont maintenant, au centre du jeu.
“Un alibi dans le cadre d’un crime de sang, c’est capital. Ça peut faire toute la différence entre la relaxe et une peine de plusieurs années de prison.
“Mais l’alibi est-il vraiment valable ? C’est toute la question. Car quand on regarde sous le jeu… On s’aperçoit…”
Faites glisser les deux cartes du dessous et montrez-les au public, mais pas trop longtemps (fig. 3).
“Ne me demandez pas comment ces deux cartes qui étaient au centre du jeu sont maintenant cachées sous le jeu. Ça, ce sont les mystères des affaires criminelles.
“Mais si l’un d’entre vous, en tant que témoin, ayant juré de dire la vérité, devait donner un tel témoignage à la barre des témoins dans un tribunal, vous feriez une grave injustice aux accusés. Car d’un côté, vous les avez vues au milieu du jeu, et de l’autre, vous avez constaté vous-même qu’elles étaient sous le jeu. Cela peut arriver à tout le monde de croire mordicus à une chose qu'il n'a pas réellement vue.
“C’est une expérience un peu particulière, et je voudrais remercier l’avocat américain William Larsen, qui est aussi un éminent mentaliste, pour l’avoir glissée dans une de ses conférences destinées aux professions juridiques.”
NOTE
Il est important de raconter une histoire, qui peut être de la fiction, morale, intellectuelle, médicale, etc. Ici, c'est une histoire juridique émaillée d'une morale.
Ce faisant, votre public oublie qu'il s'agit juste de cartes et il n'en est pas un seul qui remarquera qu'il s'agit de deux cartes différentes de celles que vous aviez glissées au milieu du jeu. D'où l'importance de ne pas les nommer et de ne pas les montrer trop longtemps.